27/12/2011

FLEURS DE TILLEUL et AUBIER: "Que toujours vive le tilleul en Baronnies"

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Un petite escapade d'automne plus qu'agréable nous a ramené, Anne et moi, dans la Drôme provençale. Comme base de notre séjour, nous avions choisi le petit village de Buis-les Baronnies. Et ce choix ne devait pas grand-chose au hasard. Le territoire des  Baronnies, c'est un véritable petit paradis où abondent les plantes aromatiques, médicinales, tinctoriales d'une part; vignes, oliviers, arbres fruitiers, platanes et tilleuls d'autres part. Bref, vraiment pas de quoi laisser indifférents les amoureux de la Nature ...  à plus forte raison s'ils sont curieux et gourmands !

Accueillis par Christiane et Bruno Quidet, deux grands passionnés de cuisine, nous avons logé à la Maison d'Aurette, dont les chambres d'hôtes sont parmi les plus recommandables de la région. On n'aurait pas pu faire de meilleur choix. Outre tous les équipements de confort matériel (jusqu'à une bibliothèque en chambre), la gentillesse et la disponibilité de Christiane et Bruno nous a beaucoup surpris, plu et touché. Quant à la cuisine servie à la table d'hôtes, elle était délectable et pleine d'authencité. Nous n'oublierons pas de sitôt les fameuses "Courgettes de Madame Flammarion" préparées spécialement par Bruno...

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Deux matinées par semaine, la vie de Buis-les-Baronnies est rythmée par son marché provençal. On y trouve de tout : alimentation, fleurs, plantes, vêtements, livres, disques ..., dans une ambiance colorée et festive qui n'a pas d'équivalent dans le Nord. Ici, les marchands ambulants sont souvent de tous petits producteurs locaux qui n'ont que quelques légumes ou fruits à écouler, la plupart de saison et issus de la culture biologique à des prix très modérés.

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Mais ces deux marchés hebdomadaires - s'ils sont aussi fort fréquentés par les touristes n'ont - à proprement parler - qu'une vocation locale. A Buis, il n'y a pas d'hypermarchés ni de superettes, et la ménagère autochtone remplit son panier de provisons d'une manière beaucoup plus éco-responsable et moins "matraquée" que ses consoeurs des grandes cités, réduites à faire leurs achats en "mégazone" de chalandise urbaine ou péri-urbaine.

Pourtant, une fois par an, le troisième samedi du mois de juillet, le marché de Buis-les-Baronnies devient le plus important marché au monde avec une grande spécialité locale : le TILLEUL !

- Ah oui, me direz-vous, Buis c'est assez proche de Carpentras. Et la fleur séchée du tilleul de Carpentras, c'est la plus parfumée et la plus convoitée au monde. (C'est d'ailleurs ce que j'ai cru moi-même fort longtemps. Mais c'est une erreur, presque une usurpation !) Les Buxois se feront un plaisr de vous corriger. Excusez du peu ! Le tilleul officinal de Carpentras, cela n'existe pas ! Oui, il y a bien des tilleuls autour de Carpentras, mais cela ne donne pas le produit d'excellence des Baronnies.

Cette confusion - pas tout à fait innocente - date de la seconde moitié du XIXème siècle, époque à laquelle le véritable tilleul des baronnies était acheminé sur des chariots vers la gare ferroviaire la plus proche, celle de la petite ville de Carpentras, à une quarantaine de kilomètres au sud-ouest de Buis.

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Il faut savoir que le tilleul officinal des Baronnies - dit improprement "de Carpentras"est un produit de qualité réellement supérieure. Avec ses 2 à 5 fleurs par bractées, il donne une huile essentielle  aux propriétés pharmacologiques remarquables : calmantes, antispasmodiques, voire très légèrement hypnotiques. Les arbres qui produisent ses fleurs appartiennent à une espèce particulière de tilleul que les botanistes appellent tilleul à grandes feuilles, ou plus scientifiquement tilia platyphyllos Scop. (Chez nous, en Belgique, les tilleuls que l'on rencontre parfois encore le long de quelques avenues, dans les parcs et à la campagne sont à de rares exceptions près, soit le tilleul à petite feuille -Tilia cordata Mill. -, soit le tilleul de Hollande -Tilia x europaea Hayne -.).  Inutile de dire que celui qui est récolté sur les hauteurs de Buis et environs est de tous le plus délicieusement parfumé. Et pour cause ! Le terroir offre à ce bel arbre non seulement une ensoleillement exceptionnel et des vallées qui le protègent des fortes gelées en hiver, mais encore des emplacements fertiles en altitude où il échappe aux aléas des grandes canicules estivales. Dans ces conditions, le tilleul à grandes feuilles pourrait atteindre à maturité une taille de plus de 30 mètres de hauteur.  Mais la pratique culturale locale ne le laisse plus dépasser 15 m, sans doute pour rendre les récoltes moins acrobatiques.

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Dans les Baronnies de Haute-Provence, la présence du tilleul est fort ancienne, comme l'est la récolte de ses fleurs. Mais cette récolte n'était pas à proprement parler une réelle ressource économique pour le pays. Pendant fort longtemps, les paysans avaient majoritairement préféré la culture du mûrier en vue de l'élevage du ver à soie (sériciculture), ou celle d'une plante appelée la garance des teinturiers (De la racine de la garance, on pouvait extraire un beau colorant rouge). Ces deux matières premières étaient fort prisées par les grandes manufactures textiles du Lyonnais et, jusqu'au 19ème siècle, ont été les deux premiers atouts économiques de l'agriculture buxoise.

A partir de 1860, sous le Second Empire, une étrange maladie décime brutalement et à grande échelle les bombyx.(*). De nombreuses magnaneries (fermes d'élevage du ver à soie) doivent fermer leurs portes. La sériciculture périclite.

  • Les bombyx sont ces papillons qui pondent leurs oeufs sur les feuilles des mûriers, et dont la chenille est le "ver à soie". Lorsque la nymphe de ce ver se transforme en chrysalide, elle émet une bave qui forme en séchant une fibre très fine et résistante dont elle confectionne son cocon. C'est ce cocon, constitué plusieurs milliers de mètres de fibre qui va être travaillé par l'homme pour être transformer en fil de soie.

Comme l'infortune vient rarement seule, à la même époque, la valeur marchande de la teinture de garance s'effondre, de plus en concurrencée par les colorants chimiques. La région serait sinistrée, s'il n'y avait ... les tilleuls des Baronnies. Quelle opportunité ! Les infusions de fleurs et d'aubier de tilleul (partie tendre du bois prélevée juste sous l'écorce, riche en protéines et connu depuis l'Antiquité pour ses nombreuses propriétés curatives) sont très à la mode à Paris et dans les grandes villes. La bougeoisie aisée en réclame encore et encore. Les prix explosent sur le marché. Pour les producteurs des Baronnies, c'est une aubaine. Buis s'enrichit rapidement, et avec elle les communes proches de Bénivay, Pierrelongue, Eygaliers, Plaisians, Sainte-Euphémie ... ).

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Cette prospérité retrouvée grâce au tilleul, se renforcera encore pendant les décennies suivantes. En 1908, la production atteint le respectable niveau de 4 tonnes de fleurs de tilleul séchées vendues à haut prix.. A la veille de la seconde guerre mondiale, en 1939, cette production est déjà passée à 193 tonnes (près de 50 fois plus !!!). La guerre éclate. La France est occupée. Est-ce la fin de cette période de prospérité pour le tilleul des baronnies ? Non? Bien au contraire. Les denrées coloniales ne sont plus importées dans un pays sous occupation allemande. Les thés en provenance d'Asie font cruellement défaut ou sont hors de prix. On les remplace donc par d'autres produits, dont le tilleul. Finalement, la production buxoise de fleurs de tilleul ne cessera de croître jusqu'en 1958. Cette année-là, un record absolu est atteint : 400 tonnes ! Alors, progressivement, les prix vont chuter et la production va diminuer.

Les gros producteurs buxois de tilleul se reconvertissent peu à peu. Ainsi l'exemple célèbre de la famille Ducros, dont deux membres - Gilbert et Marc - créeront à partir de 1963 un florissant commerce d'épices et de plantes aromatiques culinaires conditionnées en petits flacons de verre d'un design nouveau et dont les produits envahiront tous les rayons de supermarchés à travers le monde. Qui ne connaît pas la marque Ducros aujourd'hui ? Il est vrai que cela n'a plus rien à voir avec les deux frères buxois, ni même avec la petite ville de Buis. Depuis l'an 2000, Ducros est devenu une filiale du géant américain McCormick, lequel a réalisé l'année dernière (2010) une chiffre d'affaire de ... 3,3 millards de dollars. 

A défaut de produire encore en  quantité, Buis a cependant su préserver la qualité artisanale traditionnelle de ses fleurs de tilleul. De nombreuses initiatives locales perpétuent d'ailleurs avec passion le savoir-faire de quelques petits producteurs et l'excellente image de marque acquise auprès d'une clientèle internationale de connaisseurs.

Parmi ces initiatives, une des plus marquantes et des plus folkloriques est la création d'une Confrérie des Chevaliers du Tilleul. Le premier chapitre s'est tenu avec faste le 2 juillet 1986. Pour être élevé au rang de dignitaire et de chevalier, il faut prêter le serment fameux :

UT SEMPER IN BARONNIS TILIA VIVAT
(Que toujours le tilleul vive en Baronnies.)

et boire le CASTILLOU, le noble breuvage des Chevaliers. Il va sans dire que ce breuvage est préparé avec des fleurs de tilleul. Si vous êtes en quête d'ardeur chevaleresque, en voici l'authentique recette :

Faire infuser 25g de fleurs séchées dans un litre d'eau bouillante, filtrer, laisser tiédir, ajouter 40g de sirop de cassis, 40g de sucre en poudre, le jus de 2 citrons, mélanger, laisser reposer et boire frais à la température de 4°C environ... une boisson délicieuse et rafraîchissante!


Votre bien cordialement dévoué,

José