14/01/2018

Le PALIURE : pseudo"épine du Christ" et véritable plante médicinale du Midi

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Photo de Eva Mathieu, sous licence Creative Commons (source : Wikimédia)

Plantes médicinales du Midi  : 

 

Le Paliure provençal

 

Le paliure est un arbuste sauvage commun dans le Midi de la France. Il affectionne spécialement les sols calcaires, dont il ne redoute ni l’aridité, ni la structure souvent rocailleuse. La garrigue est son domaine de prédilection.

Sous l’apparence paisible que lui donne son feuillage élégant, un non-initié pourrait ne pas se douter que cet arbuste – qui peut atteindre plus de 3 mètres de hauteur – est muni d’épines particulièrement diaboliques qui peuvent blesser cruellement l’imprudent - homme ou animal – qui voudrait le déranger.

En effet, les stipules – petites lames vertes disposées par paires à la bases du pétiole de certaines plantes, se transforment chez le paliure en deux épines non symétriques ; l’une est longue, droite et dressée vers le haut, l’autre petite, discrète, courbe et rabattue : un sacré foutu « hameçon » qu’il est déconseillé d’affronter les bras nus ! (Avant l’arrivée du barbelé et des clôture modernes, le paliure était traditionnellement planté en haies vives infranchissables autour des mas et autres constructions rurales.)

 

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Photo de Fritz Geller-Grimms, sous licence Creative Commons GNU

Ce sont ses épines redoutables qui ont donné le nom populaire de la plante : l’épine du Christ. En effet, dans la tradition chrétienne du Midi, ce serait des rameaux du paliure qui auraient servi à confectionner la couronne posée par dérision sur la tête de Jésus, « roi des Juifs », lorsqu’il escalada - chargé d’une croix sur ses épaules meurtries -, le sentier qui mène au sommet de la colline du Golgotha, le gibet de Jérusalem.

Au-delà d’une légende judéo-chrétienne très répandue , certains botanistes pensent aujourd’hui que - dans cette croyance populaire - le paliure provençal ne pourrait pas être mis très sérieusement en cause pour la confection de cette couronne de supplice à Jérusalem, puisqu’il ne pousse pas spontanément dans cette région du Moyen-Orient. Selon eux, si une plante à épines devait avoir été utilisée à cette fin sanglante, ce serait plutôt le Jujubier de Palestine (Zizyphus spina-christi) qui aurait tenu ce rôle. (Cette plante, qui appartient à la même famille botanique des rhamnacées, est également très épineuse, mais ses fruits - qui ressemblent à des olives de couleur rouge-brun - sont eux parfaitement comestibles crus ou cuits. Ce qui n’est pas le cas des fruits du paliure., qui n'ont rien ce charnu.)

Il n’en reste pas moins que le nom botanique du paliure : Paliurus spina-cristi reste d’usage aujourd’hui et se réfère toujours à l’ «Epine du Christ ». En rupture avec ce nom binominal fixé en lien avec la tradition, certains préféreront l’appeler plus logiquement Rhamnus paliurus.

Faute de mériter sa mauvaise image liée aux supplices infligés à Jésus il y a près de 2000 ans, le paliure s’est acquis au fil des siècles une excellente réputation pour les nombreuses propriétés médicinales qu’on lui prêtait empiriquement . La science moderne confirme amplement plusieurs des mérites que lui prêtait la pharmacopée traditionnelle. Oublions donc un peu ses épines maudites; ce qui compte en phytothérapie, ce sont ses fruitss très singulièrs et ses jeunes feuilles.

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Photo de Salycina, sous licence Creative Commons (souce: wikimedia)

La floraison se produit au mois de juin. Ce sont d’élégantes grappes de petites fleurs jaune-vert en forme d’étoile qui apparaissent à l’extrémité des branches. Après la nouaison, elles se transforment en petits fruits ronds et plats – d’abord jaunes, puis en séchant, beige-brunâtre – qui ressemblent à de petites soucoupes volantes de dessins animés. … ou à un mini-chapeau plat à bord largement évasé dont la forme évoque les anciennes coiffes des évêques.

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Photo de Franz Xavier, sous licence Creative Commons (souce: wikimedia)

Larges de 2 à 3 cm, ces fruits sont bombés et ligneux en leur centre, forts coriaces. En hiver, lorsque le mistral a dépouillé le paliure de ses belles feuilles ovales, les rameaux de l’arbrisseau apparaissent dans toute leur rudesse, avec les épines devenues très apparentes; mais toujours élégants grâce aux fruits persistants qui les ornent encore et leur confèrent le charme décoratif d’une nature morte.

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Photo de Fritz Geller-Grim, sous licence Creative Commons (source: wikimedia)

 

La récolte des fruits débute à la fin de l’été, lorsqu’ils sont bien secs. Celle des feuilles juvéniles rigoureusement sélectionnées a lieu au printemps et est destinée immédiatement à la dessication.

Le paliure est utilisé de longue date comme remède astringent, diurétique et béchique. Et plusieurs sources mentionnent ces usages comme connu depuis l’Antiquite, en Grèce et à Rome. A vrai dire, je n’ai rien trouvé dans ma documentation qui puisse étayer cette affirmation. Une certaine confusion s’est immiscée depuis longtemps dans la distinction de plusieurs rhamnacées, et les analogies relevées de divers points de vue à différentes époques demandent un peu de froide circonspection.

Pour illustrer ce propos, voici ce qu’écrivait le médecin et botaniste Jacques Daléchamps [1513-1588] dans son Histoire générale des plantes (Historia generalis plantarun, 1583) : "Aucuns estiment que le paliure africain de Théophraste, et l'égyptien d'Agathoclès sont une même chose, et que ce n'est que notre jujubier; il  est certain de tous les témoignages des Anciens, que le Paliure croissait de tout temps en Afrique."

Evoquant les vertus du paliure, le célèbre apothicaire huguenot d’origine normande Nicolas Lémery [1645-1715], note que : « Sa semence adoucit les âcretés de la racine, excite l’urine, brise la pierre du rein et de la vessie ».

Quelques décennies plus tard, Joseph Lieutaud [1703-1780], président de la Société Royale de Médecine, et médecin du roi Louis XV donne cet avis – un des plus autorisés et savants du siècle des Lumières – dans un livre mémorable : « Précis de médecine pratique » (pas moins de 3 rééditions avant la période révolutionnaire !) : « Les fruits de cet arbrisseau ont des propriétés diurétiques et adoucissantes des plus efficaces. Ils s’avèrent très utiles dans les maladies des reins et de la vessie. On le regarde aussi comme très avantageux dans les diverses maladies des poumons qu’accompagnent la chaleur et la douleur ».

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Grâce aux bioflavonoïdes (substances végétales secondaires regroupées génériquement sous l’appellation Vitamine P, alors qu’elles ne représentent pas une vitamine à proprement parler, puisqu’elles ne sont pas essentielles dans un régime alimentaire équilibré),

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Photo de Didier Descouens, sous licence Creative Commons (souce: wikimedia)

 

les fruits de paliure sont reconnus diurétiques, draineurs, hypotenseurs, indiqués pour être consommés en infusion contre l’excès d’acide urique dans le sang, la formation de calculs dans les reins ou la vessie, les crises de goutte, l’hypertrophie de la prostate, l’excès de cholestérol et l’hypertension, bref une multitudes de maux qui affligent beaucoup d’entre nous qui s’éloignent fortement de leurs vingt ans … et deviennent de plus en plus des consommateurs captifs dans un système d’alimentation commerciale débile et menteur.

L’infusion de paliure se prépare classiquement en faisant tremper deux cuillerées de soupe de fruits secs dans 1 litre d’eau froide pendant 24 heures. Après ébullition, laisser infuser pendant 10 minutes, puis filtrer. Boire l’équivalent d’une tasse de thé 3 à 4 fois par jour, après les repas.

A noter par ceux qui considérerait cette plante comme une panacée à leurs maux, il convient de rappeler que si la plante peut les soulager réellement, il y a lieu de prendre préalablement l’avis d’un médecin de confiance ou d’un pharmacien pour établir l’opportunité et le dosage approprié d’une telle tisane. Il est en outre important de ne pas utiliser la plante pour des cures de plus de trois semaines. Enfin, la contre-indication du paliure pour les femmes enceintes est péremptoire.

 

José

 

11/01/2018

Le GUARANA : le fruit « à œil d’homme » des indiens Tupis

 

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(Photo de Anita Fortis, sous licence Creative Commons)

 

Le GUARANA

le fruit «  à œil d’homme » des indiens Tupis

Dans les immenses forêts pluvieuses du bassin amazonien (Brésil) résiste une tribu d’indiens autrefois prospère, puissante et redoutable dont ne subsistent aujourd’hui que quelques milliers d’individus : les Sateré-Mawés. Ethnologues et linguistes ont généralement rattaché cette tribu au groupe plus générique et mieux connu des Tupis.

Ces Sateré-Mawés – qui vivaient en harmonie dans l’exubérance de vie végétale et animale de la jungle qui borde le rio Tapajos, une rivière qui conflue avec l’Amazone à hauteur de la ville de Santarem de Parà.

Dans l’histoire non-écrite et les légendes ancestrales que se transmettent de génération en génération les descendants de ce peuple, une plante de la forêt amazonienne fait depuis des temps immémoriaux l’objet d’un grande fierté : le Guarana. En effet, les Sateré-Mawés se considéraient être les premiers à avoir cultivé le Guarana, là où d’autres tribus se contentaient de la cueillette sauvage des fruits de cette plante de leur pharmacopée commune.

Voici le mythe rapporté par les Anciens :

« Il y a bien longtemps, dans un village de notre peuple, vivait un enfant merveilleux et bien-aimé, qu’un dieu malveillant jaloux s’avisa de tuer. Mais une autre dieu – bienfaisant - prit compassion du chagrin des villageois. Il arracha donc l’œil gauche de la petite victime et alla le planter dans la forêt proche. Sitôt fait, il revint au village, arracha cette fois l’œil droit de l’enfant, et le planta dans le sol au centre du village. »

C’est de cette époque que les Saté-Mawés se prévalent fièrement d’avoir été les premier à domestiquer la liane grimpante chargée de vertus magiques et médicinales que les botaniste appellent : Paullinia cupana Kunth (famille des Sapindacées).

Domestication ne veut pas dire monopole. Au Paraguay, au Vénézuela (Orénoque), en Guyane, d’autres tribus indiennes du groupe Tupis utilisaient et utilisent toujours la même plante pour des rites et des usages médicinaux sensiblement identiques. Parfois, comme en Uruguay, les botanistes ont éprouvé le besoin de distinguer une espèce différente : Paullinia sorbilis Linné. Mais ces subtilités académiques sont restées sans prise sur la culture Tupis, qui réservait le même nom de Guarana et les mêmes usages aux différentes espèces ou sous-espèces éventuelles. 

Le Guarana est une espèce à tiges ligneuses, grimpantes, pouvant atteindre un longueur de 15 m, l’équivalent de la hauteur d’un immeuble de 4 à 5 étages.

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(Photo de Denis Barthel, sous GNU General Public Licence)

 

Les feuilles – de type imparipennées – sont composées de cinq folioles de forme ovale-lancéolée.

Les grappes axillaires de fleurs – petites et de couleur jaune - se chargent après nouaison de fruits sphériques, apiculés (= fixés sur une tige dépourvue de feuilles) , rouges à maturité, déhiscents par trois valves.

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(Photo de A.C. Moraes, sous licence Creative Commons)

 

Les capsules renferment des graines noires et brillantes d’une taille comprise entre celle d’un grain de café et celle d’une noisette. Chacune de ses graines est entourée d’un arille – c‘est-à-dire une enveloppe protectrice charnue - à la couleur rougeâtre.

Torréfiées, lavées, broyées, ces graines servent à préparer un pâte rouge très riche en caféine, ou plus exactement en guaranine (substance analogue à celle extraite du café, mais trois fois plus forte) . La pâte obtenue permet de préparer une tisane traditionnelle terriblement diurétique et excitante dont la consommation en quantité raisonnable produirait un heureux effet dans la dégradation des graisses du corps (lipolyse), et jouerait donc un rôle amincissant.

Les Indiens prêtent à cette même tisane des propriétés de « coupe-faim » pour les périodes de disette, d’antidiarrhéique, d’antinévralgique et d’aphrodisiaque que la science moderne tente d’évaluer lentement et objectivement, tandis que le marketing moderne lui, s’emballe et s'empresse de valoriser des produits et sous-produits de graines de guarana dont ni le dosage, ni l’innocuité ne sont objectivement démontrés.

Le marché des nouvelles boissons énergisantes a explosé ses dernières décennies, et le Guarana y tient souvent un rôle important dans leur composition. Au Brésil , où la population représente plus de 210.000.000 de consommateurs potentiels, le soda vendu sous la marque « Antartica » est la seconde boisson nationale, immédiatement après …le « Coca cola ».

 

José

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06/01/2018

Légumes-racine oubliés : le CERFEUIL TUBEREUX, quelle finesse !

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Légumes-racines :

Le cerfeuil tubéreux

Fiche

Famille :                      Apiacées

Nom scientifique :      Chaerophyllum bulbosum Linné

Synonymes botaniques :   Myrrhis bulbosa Sprengel

                                          Scandix bulbosa Roth.

                                          Selinum bulbosum E.H.L. Krause

Synonymes français :       Cerfeuil à bulbes - Chérophylle bulbeux

Origine botanique :           Europe centrale et ouest de l’Asie      

Cycle végétatif :                Bisannuel

Climat :                             Tempéré

Exposition :                       Ombre à mi-ombre

Sol :                                   Bien drainé et riche en humus

Semis :                              Semis clair en place en octobre-novembre

Soins de culture :              Eclaircissage – Binage – Arrosage

Récolte :                            Environ 11-12 mois après le semis

 

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La part de Théophraste (botanique)

Commençons par un petit bémol, histoire de ne pas se laisser leurrer par les vocables courants! Dans un sens botanique strict, les dénominations « Cerfeuil tubéreux » et « Cerfeuil bulbeux » sont inappropriées. D’une part, la plante ainsi qualifiée de « tubéreuse » ne produit pas de tubercules à proprement parler, mais bien une racine pivotante simple dont la forme et la taille rappellent les petites carottes trapues telles que la fameuse « Guérande ». Et d’autre part, la qualification de « bulbeux » ne convient pas davantage, puisque un bulbe se définit comme une organe de stockage souterrain constitué de feuilles modifiées. Ceci dit, je respecterai ici ces noms vernaculaires chers aux jardiniers, aux cuisiniers et aux gastronomes.

Le cerfeuil tubéreux est une plante herbacée bisannuelle de grande taille, ses hampes florales – développées au cours de sa seconde et dernière année de vie végétale – dépassant allègrement le mètre de hauteur pour atteindre parfois 2 m.

Natif d’Europe centrale et orientale, son aire botanique s’élargit jusqu’au Caucase et en Arménie. Au fil des siècles, il s’est naturalisé un peu partout dans les zones tempérées, spécialement en Alsace, où il affectionne de se développer au pied des haies.

 

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L’aspect général des parties aériennes de la plante évoque à s’y méprendre celui du cerfeuil sauvage (Anthriscus sylvestris), très commun dans nos régions et spécialement dans le parc de la Ferme Nos Pilifs, en périphérie nord de la ville de Bruxelles. Mais dans le sol, Chaerophyllum bulbosum marque sa différence en tubérisant fortement sa racine.

Les feuilles basales du cerfeuil tubéreux sont étalées sur le sol, divisées et finement découpées. Elles ne doivent pas être consommées – comme peuvent l’être sans danger celles du cerfeuil aromatique commun (Anthriscus cerefolium) parce qu’elles contiennent des alcaloïdes fortement toxiques.

Dès la deuxième année – alors que la racine n’est plus consommable comme légume - se développe une tige creuse, striée, formant des renflements marqués sous les nœuds. Cette hampe se couronnera chez nous en juin-juillet d’ombelles composées de nombreuses et minuscules petites fleurs blanches. Après pollinisation et une rapide nouaison, les fleurs se transformeront en graines de type akène.

La plante se développe sur une solide racine pivotante, en forme de toupie. C’est cette racine unique – à la peau brunâtre et à la chair très blanche, aromatique et farineuse qui constitue le merveilleux légume d’automne-hiver retrouvé après un long exil dans la catégorie trop longtemps envisagée comme «  économiquement négligeable » des « légume oubliés ».

A remarquer que dans le potager, la plante dégage une odeur forte, assez peu agréable; cet indice doit nous rappeler que les feuilles et les tiges de cette espèce sont impropres à l’usage alimentaire.

 

  • La part d’ Hérodote (Histoire)

Les racines étaient semble-t-il déjà consommées durant l’Antiquité, en Grèce et dans l’Empire romain. Mais il est permis d’en douter, notamment à cause d’identifications très hasardées et parfois péremptoires lancées par des auteurs « modernes » qui se réfèrent à des dénominations surannées et des descriptions imprécises dans les témoignages laissés par des contemporains comme Théophraste, Pline l’Ancien ou Columelle.

Au Moyen-Âge, plusieurs indices plus probables laissent à penser que le légume – dans sa forme sauvage - était un ingrédient populaire dans les régions septentrionales du Saint-Empire germanique et dans les plaines danubiennes.

Mais il faudra attendre la seconde moitié du 16ème siècle pour obtenir des descriptions plus précises de ce cerfeuil sauvage par les botanistes allemands Jacobus Theodorus Tabernaemontanus [1525-1590] et Joachim Camerarius le Jeune [1534-1598]. Le premier le nomme « Myrrhis cicutaria », tandis de le second le désigne comme « Bulbocastanum coniophyllon ».

 

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 Frappé par les descriptions données par ses d eux confrères, c’est finalement le flamand (de Arras !) Charles de l’Ecluse, dit Clusius qui nous donnera la première description scientifique du fameux cerfeuil à grosse racine dans son Rariorum plantarum historia, republié en 1601 à Anvers pour l’imprimeur Moretus, gendre et successeur du célèbre Christophe Plantin.

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Clusius observe une ressemblance importante de la morphologie de ce cerfeuil particulier appelé « Peperlin » par les Austro-hongrois avec une autre plante à la terrifiante réputation d’empoisonneuse : la Grande cigüe (Conium maculatum). Il crée donc un genre Cicutaria, dans lequel il associe – de manière jugée aujourd’hui trop peu pertinente - les deux plantes. Et il nomme ce fameux « Peperlin » ou cerfeuil à racine : Cicutaria pannonica.

 

  • La part de Mercure (commercialisation)

France :1840M. Lissa, négociant parisien en semences potagères, est très fier de commercialiser pour la première fois les graines d’un nouveau légume, qu’il entend bien mettre à la mode auprès de sa clientèle bourgeoise, avec l’espoir – bien sûr – de réaliser vite et bien de plantureux bénéfices.

Deux ans plus tard, il en présente fièrement une récolte de racines à la Société Royale d’Horticulture de Paris. Le nouveau légume épate les visiteurs, et parmi eux, M. Jacques, le jardinier en titre du roi Louis-Philippe au jardin de Neuilly; ou encore, M. Pépin, du Jardin des Plantes aussi.

En 1843, Vilmorin, qui croit avoir repéré la possibilité d’introduire un nouveau légume original sur les halles de Paris, souffle la mise à M. Lissa et entrevoit les plantureux bénéfices que cette nouvelle culture maraichère pourrait rapporter à son entreprise déjà dominante sur le marché. L’introduction officielle date de 1846.

Le succès ne sera pourtant pas vraiment au rendez-vous et, après un gros effort de mercantilisation de quelques années, le cerfeuil tubéreux, victime de sa trop faible productivité, retomba progressivement dans la confidentialité des ingrédients fins, rares et luxueux réservés aux cercles de connaisseurs gastronomes. 

Il faudra attendre 1982 pour que de nouvelles recherches soit engagées par l’ENITHP (École Nationale des Ingénieurs des Travaux Horticoles et du Paysage, à Nantes) et aboutissent après quelques années à une meilleure connaissance de la plante et à l’ouverture d’une nouvelle émergence. Le Prof. Jean-Yves Péron, qui considérait le cerfeuil tubéreux comme l’ « idéotype du légume oublié », exprima alors l’avis que « la difficulté phytotechnique de sa culture, liée à une grande complexité de la physiologie de la plante, est la principale cause du non-développement de ce légume en France et en Europe. »

C’est évidemment un avis respectable lorsque les performances d’un légume sont évaluées essentiellement sous l’angle du profit financier que devrait pouvoir réaliser un maraîcher qui doit rester constamment vigilant à l’optimalisation de ses surfaces cultivées en produisant vite, beaucoup et à coup sûr.

Mais cette non-conformité d’un légume excellent et raffiné à des critères commerciaux de grande distribution, ne doit pas décourager les jardiniers-amateurs de cultiver eux-mêmes le cerfeuil tubéreux dans leurs petits potagers gourmands d’autoconsommation.

 

  • La part du jardinier de légumes (culture potagère 

La culture du cerfeuil tubéreux est assez délicate, du moins en ce qui concerne le semis. Il demande une situation ensoleillée, mais redoute une chaleur excessive. Le sol, profond, bien drainé et meuble doit rester constamment frais.

La durée germinative des graines est faible (2 ans selon mon expérience personnelle) ; et le taux de germination – comme pour beaucoup d’autres espèces d’apiacées – reste bas (En de bonnes conditions de semis en terrine, environ 60 %).

Classiquement, les meilleurs résultats qualitatifs sont obtenus par un semis d’automne (mi-octobre jusqu’à mi-novembre) en lignes espacées de 20-25 cm. Dès la levée – qui sera fort lente et peut-être inégale - , on procède à un éclaircissage en ne conservant qu’un plant tous les 10 cm environ.

L’entretien se résumera ensuite à des binages et arrosages en cas de période sèche, au printemps surtout. Les plants de cerfeuil tubéreux offrent une bonne résistance aux maladies et aux parasites et demande peu des soins.

La récolte des racines peut débuter à la fin juin, lorsque le feuillage commence à jaunir et les tiges à sécher.

Les racines arrachées au début de l’été demandent à être conservées en silo ou en cave pour une consommation idéale à partir de novembre. C’est cette maturation qui donnera la saveur délicatement sucrée et le parfum optimal à ce merveilleux légume-racine..

Bien que plusieurs variétés aient été sélectionnées ces dernières décennies, c’est le plus souvent la variété « Altan » qui continue à être proposée à la vente sous forme de graines. Mais parmi les sélections plus récentes, telles « Zoltan » et « Doléane », qui offriraient des avantages plus en phase avec les réalités du maraîchage, notamment parce qu’elles se prêtent mieux – après stratification - à des semis printaniers et produisent des racines plus grosses.

Enfin, on parle souvent dans le monde des jardiniers curieux d’un « Cerfeuil de Prescott ».

Dans l’édition 1883 de « Les plantes potagères » «  de Vilmorin-Andrieux, on peut lire cette petite note en finale de l’article consacré au cerfeuil tubéreux ordinaire : 

« On a essayé, ces dernières années, d'introduire dans les potagers la culture du cerfeuil de Prescott, plante originaire de Sibérie, produisant des racines renflées et comestibles analogue à celles du cerfeuil tubéreux. Les graines du cerfeuil de Prescott germent facilement, mais, si elles sont semées au printemps, les plantes qui en sortent montent rapidement à graine. II faut retarder les semis jusqu'au mois de Juillet pour éviter cet inconvénient et obtenir une bonne formation des racines, qui sont plus volumineuses que celles du C. tubéreux, mais d'un goût moins fin et se rapprochant plutôt de celui du Panais. »

Sauf cette mention, l’énigmatique «cerfeuil de Prescott » est depuis quasi introuvable dans les catalogues en langue française que j’ai pu consulter.

De Candolle en a fait une espèce distincte du cerfeuil tubéreux sous le nom de Chaerophyllum prescottii DC.,  que l’on a francisé en Cerfeuil bulbeux de Sibérie.

Mais plusieurs auteurs contemporains le considère encore comme une « probable forme locale originaire de Grande-Bretagne ». Etonnant ! Cela me suggère un confusion possible entre un cultivar d’Outre-Manche et un type botanique de cerfeuil bulbeux sauvage poussant en Sibérie. (Bref, ce cerfeuil de Prescott, c’est un peu comme la fabuleuse licorne – comme la plupart de nous, je ne l’ai jamais vue !- , et je me demande si ce qui m’a été présenté comme tel en graines, ce n’était pas comparable aux cornes de narval !.)

A son propos, l'appréciable historien des légumes, Georges Gibault - bibliothécaire de la Société Nationale d’Horticulture de France), écrivait en 1912 :

« Il ne semble pas que le cerfeuil de Prescott soit autre chose qu'une variété améliorée de Cerfeuil bulbeux, à racine :beaucoup plus volumineuse, jaune d'or à l'extérieur, quoique sa chair soit également délicate et blanche, d'un goût différent et préférable à la variété ordinaire. Le Journal de la Société impériale d'Horticulture a donné jadis de cette variété de cerfeuil bulbeux l'historique que nous reproduisons ici : « Depuis très longtemps les habitants de l'Oural et de l'Altaï ramassent pour s'en nourrir les parties souterraines tubériformes d'une plante de la famille des Ombellifères qui croit naturellement dans ces contrées. Cette plante ressemble à notre cerfeuil bulbeux au point que les anciens voyageurs qui l'ont vue en Sibérie, notamment Folk et Georgi, l'ont confondue avec celui-ci; cependant Gmelin, dans sa Flore de Sibérie, l'avait très bien distinguée et lui avait donné le nom de Cerfeuil à racine turbinée, charnue. »

Bien plus tard, en 2002, le Prof. Michel Pitrat, directeur de recherches à l’INRA (Institut National de la Recherche Agronomique), spécialiste réputé de la résistance génétique des légumes aux maladies, relayera l’opinion de Gibault en notant :

«Le cerfeuil de Prescott, qui ne serait qu’une espèce locale à bien plus grosse racine, pourrait indiquer la voie à des prospections systématiques dans l’Est européen et l’Oural. Cet exemple de préalable d’amélioration génétique peut être étendu à bien d’autres espèces tubéreuses secondaires … »

 

José

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